Alice Planes

A propos

Alice Planes a choisi d’emprunter les chemins détournés et oubliés de la “ grande ” histoire, préférant les récits, trajectoires et narrations individuels aux poncifs attendus des récits globalisants. Elle offre tout d’abord une perspective intime et micro-historique, ne perdant jamais de vue les grands enjeux dans lesquels ils s’imbriquent.

Dans son engagement artistique comme son histoire personnelle, les tragédies effrayantes du XXe et du XXIe siècle que sont la colonisation, l’ingénierie démographique, la mondialisation et les migrations sont autant de concepts qui certes constituent une toile de fond, mais dont les récits simplifiés qui permettent leur compréhension ne collent jamais tout à fait aux histoires personnelles de ceux et celles qui les ont réellement vécus. La description de phénomènes et événements historiques implique une schématisation des expériences, et a pour effet pervers la création de récits attendus, niant la spécificité des parcours, quand ils ne mettent pas directement en doute l’intégrité de ceux qui ne s’y conforment pas parfaitement.
Alice Planes fait le pari d’écouter et restituer, en perspective, des micro-fragments d’histoire qui construisent petit à petit une image complexe de l’articulation entre vécus individuels et “ grande ” histoire. Sans systématisme, elle préfère adopter une perspective empirique, additionnant histoire orale et objets du quotidien aux rêves et aspirations des individus qu’elle rencontre pour former une contre-narration subjective, dont l’accumulation même construit in fine les grands récits qui se veulent explicatifs. […]

De la même manière qu’un récit individuel s’imbrique plus ou moins bien dans la grande histoire, articulant déterminismes et hasard, Alice Planes prend le parti de s’inscrire dans les grands récits mais de ne pas en écrire la fin. De même qu’il est absurde de vouloir accoler une histoire globalisante à une expérience individuelle forcément singulière, elle choisit de mettre en évidence les imprévus et imperfections de trajectoires qui ne sont ni univoques ni simples.

Car la correspondance entre l’histoire familiale d’Alice Planes, faite d’exils au fil des bouleversements de l’Europe du XXe siècle, et celle qui se déroule aujourd’hui est évidente, son travail apparaît comme une prise en compte de la responsabilité politique qui en découle. Cette mise en perspective intime de la répétition de l’histoire (toujours en tragédie, la farce se faisant toujours attendre) permet de faire de l’addition de fragments narratifs un véritable contre-récit, profondément subjectif et intime. Mais c’est précisément cet ancrage dans le vécu et l’expérience qui permet au travail d’Alice Planes d’acquérir une portée politique, dont l’engagement peut être partagé, qui contribue à former un contrepoint essentiel redonnant voix à ceux dont on voudrait faire les objets d’événements ponctuels, par définition sans passé ni avenir.

Lucas Morin – Musée Nicolas Sursock, Beyrouth